Une résidence de territoire

Une résidence de territoire

Le projet de Théâtre Charbon n’est pas d’être moderne ou avant-gardiste mais il est celui d’affronter la réalité d’un monde violent, incertain, injuste et de tenter par le prisme du théâtre de répondre à sa mesure à cette réalité. Il est celui d’être ici et maintenant en lien, en regard, en engagement.
La réalité géographique de Théâtre Charbon est celui du territoire urbain et sa première réponse doit se faire sur son territoire d’implantation.
L’engagement qui lie une compagnie de théâtre aux collectivités trouve son expression la plus aboutie et la plus nécessaire lorsque cet engagement revendique la question du territoire. Le territoire entendu comme un espace partagé de vie, de travail, de réussite et d’échec.
Un territoire entendu comme un lieu commun de destin !!!
Une ville est un espace. Il est parfois unifié, monolithique. Il est parfois explosé et multiple. Orléans est un territoire multiple avec un centre historique, un centre d’une ville d’art et d’histoire et plus loin mais pas si loin des quartiers satellites dont celui de la Source, fruit de la France de la reconstruction d’après-guerre et des 30 glorieuses.
La Source se différencie des autres quartiers d’Orléans par sa taille, sa géographie et son histoire. Ce quartier est une ville moyenne à lui seul, plus de 20 000 habitants, éloigné du reste de la ville et composé d’une population dite hétérogène.
Population dite « Intellectuelle » (CNRS, BRGM, Université, Hôpital) d’une part et d’autre part une population dite « populaire » de la Dalle de la Source ou encore de la tour dite « Goldorak », symptôme d’une époque, improbable construction inhumaine, dont le sobriquet qui lui fut affublé raconte mieux que tous les mots, les maux associés. Les habitants de cette tour, de ces quartiers ont longtemps été considérés et parfois sont encore considérés comme des citoyens de seconde zone.
Depuis une dizaine d’années, les choses évoluent et le quartier de la Source dans le cadre du GPV a vu son environnement se modifier au profit des habitants.
Sans conteste le quartier est plus agréable aujourd’hui qu’hier.
Mais la réputation du quartier a-t-elle changé ?
Le taux de chômage s’est-il modifié ?
Les populations issues de différents milieux s’y croisent-elles plus facilement ?
On a refait les enduits, on a repensé les espaces de vie, on a réimplanté des services publics mais la symbolique attachée à ce quartier, le poids de la réputation et la différence entre les moyens de fonctionnement des structures de centre-ville et celles du quartier de la Source est toujours patente.
La réticence des acteurs culturels, sociaux ou économiques à investir le quartier de la Source est toujours vive.
Entre manque de moyens de fonctionnement et paresse / faiblesse / désintérêt des acteurs de la société, rien n’est réglé et les pansements, bandages en couches successives n’ont pas répondu aux nécessités de ce quartier.
Evidemment il est nécessaire de flécher des crédits sur ce quartier mais c’est loin d’être suffisant. Evidemment il faut « faire du beau » aussi dans ce quartier. Mais il me semble qu’il est absolument primordial de produire autre chose que du matériel, que du bâti.
Lorsque le président de la République choisit d’honorer en 2015 la mémoire de 4 résistants devenus dès lors des immortels il fait appel à notre histoire commune, à la mémoire partagée, aux valeurs universelles que chacun, quelles que soient ses origines, sa catégorie sociale, sa religion peut faire siennes. Il cherche à rappeler à tous à partir de ces 4 résistants en en faisant des référents, des figures, des phares, ce qui nous unit et doit nous unir.

« Il me semble que sur le quartier de la Source il faut créer une mémoire commune, des souvenirs à partager pour créer une unité. »

La mixité ne se décrète pas, les habitants ne se mélangent plus ou peu. Des habitants pauvres vivent à coté d’habitants riches et vice et versa. L’Utopie voudrait que nous parvenions à revivre ensemble, dans des espaces communs et partagés. Les incitations, obligations succèdent aux incitations et obligations et produisent peu d’effets. Déghettoïser, ce serait le barbarisme idoine. Mais ce n’est pas si simple car le ghetto aussi destructeur soit-il, est d’abord rassurant car on se trouve entre semblables, on se reconnaît, on se réchauffe, on a les mêmes codes ! Et la ghettoïsation répond d’une certaine manière à la perte du sentiment d’appartenance commune, de destin commun, d’identité commune. On recrée une communauté de destin pour répondre à l’absence de communauté républicaine. Et ces nouvelles communautés sont difficiles à « casser ».
Pour casser ce phénomène de repli, il me semble qu’il faut introduire un élément étranger, introduire de l’étranger, de l’altérité ! Un étranger qui est d’abord un danger évidemment car il questionne, bouscule, éteint les certitudes. L’étranger peut être réel, un corps étranger, mais il peut être tout autant symbolique et immatériel.
Le théâtre peut devenir un corps étranger qui, s’il ne casse pas, altère tout au moins la ghettoïsation.
Le lieu, Théâtre Gérard Philipe, est aujourd’hui un corps qui n’altère pas, ne bouscule pas, ne questionne pas.
On passe devant, on le contourne, parfois on y entre pour voir ses amis, sa famille, ses enfants, ses copains. Un spectacle de fin d’année, une chorale, un match d’improvisation. Un peu de tout, tout d’un peu rien. Une identité difficile à appréhender pour les orléanais et pour les sourciens.
Certes ce théâtre a l’avantage de ne pas impressionner par ses lettres capitales, ses dorures, mais il a l’inconvénient de son avantage, on lui prête une ambition modeste, on le considère comme un outil, théâtre de seconde zone au milieu d’un quartier défavorisé où les gens du quartier ne se rendent pas et où les « bourgeois bohèmes » amateurs de Culture, et d’acronymes, habitués de la SN, du CDN, du CADO, du CCN ne se rendent pas non plus.
Le travail mené pour construire une identité jeune public pour ce théâtre est une bonne idée mais les dimensions de ce théâtre ne sont pas adaptées à un projet jeune public. Une salle principale trop grande, une salle de répétition servant de salle annexe trop petite et sans véritable scène.
Par ailleurs l’absence de compagnie associée au TGP depuis la fin de la présence de la compagnie ARTICULE il y a 7 ans renvoie à un TGP vidé d’artistes.
La nouvelle impulsion que souhaite donner la ville à des projets exigeants et ambitieux couplée à la reconnaissance du quartier de La Source dans le cadre des quartiers prioritaires de l’ANRU donne à un nouveau projet pour le TGP aujourd’hui toute sa pertinence et sa nécessité !