Un(s) Tartuffe


Répétition. (Photo © Théâtre Charbon)

Que nous dit Tartuffe de notre société, que lit-on dans ces vers du 17ème siècle de l’ici et du maintenant ?

Un(s) Tartuffe

Texte : Molière
Titre original : Le Tartuffe ou l’Imposteur
Mise en scène et Scénographie : Thierry Falvisaner
Comédiens : Joris Morel, Pierre-Michael Thoreau, Estelle Bezault, Vicky Lourenço, Faustine Tournan, Quentin Delepine
Régie générale et Lumières : Sylvain Blocquaux

Représentations :
- les 14 et 15 janvier 2016 au Théâtre Gérard Philipe, Orléans-La Source
- Création le 6 février 2015 à la Fabrique, Meung-sur-Loire

 

Du Tartuffe d’hier au Tartuffe aujourd’hui

Certains textes classiques nous sont parvenus avec plus d’acuité que d’autres et certains ne cessent d’être portés à la scène sans justement que nous cessions de les aimer, de les analyser, de les tricoter, les malaxer, les trahir et les servir.

Porter à la scène ce texte classique doit révéler une nécessité, nécessité de parler d’aujourd’hui.

Thierry Falvisaner

À propos de la création de Un(S) Tartuffe

par Thierry Falvisaner, metteur en scène

Que nous dit Tartuffe de notre société, que lit-on dans ces vers du 17ème siècle de l’ici et du maintenant ?

Cette pièce, c’est le patrimoine du théâtre…

Elève au conservatoire, j’ai, comme tant d’autres, travaillé Molière, me suis exercé à Tartuffe… J’ai « stagé » Tartuffe avec Claude Duparfait, 15 ans avant qu’il ne tienne le rôle d’Orgon dans la mise en scène de Stéphane Braunschweig.

J’ai regardé avec gourmandise le travail mené par Ariane Mnouchkine à la fin des années 90. Sa version orientale de la pièce, son approche résolument axée sur l’intégrisme religieux… Pourrait-elle d’ailleurs proposer la même lecture aujourd’hui sans être mise sous pression ?

Alors quand j’ai pris la décision d’inventer après l’Othello, un nouveau projet d’accompagnement de jeunes acteurs, après avoir créé le cadre de ce cycle de création de textes classiques, Tartuffe s’est imposé naturellement… Il était là, trace du théâtre, comme une archaïque mémoire caisse de résonnance de sublimes alexandrins :

Ah ! Pour être dévot, je n’en suis pas moins homme.
Couvrez ce sein que je ne saurais voir.
Vous plaît-il un morceau de ce jus de réglisse.

Un Tartuffe resserré

En choisissant de recentrer l’action de la pièce de Molière sur les actes 2, 3 et 4 nous donnons volontairement une version adaptée de la pièce de Molière.
A la création de la pièce en 1664, la pièce d’ailleurs ne comportait que 3 Actes. Cette version provoqua l’ire du clergé et força le roi à interdire la pièce en état… 5 ans plus tard la nouvelle version forte de 5 actes, celle que nous connaissons aujourd’hui est présentée, Molière lui même se sait contraint de jouer cette nouvelle version et fait disparaître la première afin de ne pas tirer un trait total sur Tartuffe.
Aujourd’hui encore des incertitudes pèsent sur la version originale ; le débat n’a pas fini d’agiter les spécialistes.

Le premier Acte de la version qui nous est parvenu nous donne à voir la famille d’Orgon sans la présence de ce Tartuffe avec un rôle particulier et important pour la mère d’Orgon, madame Pernelle… Cette présence de la mère dans l’espace de vie de la famille ne nous parle plus aujourd’hui avec la même acuité. Il est rare que 3 générations d’une famille vivent sous un même toi. En retirant l’acte 1, on enlève cette strate et coupons le lien entre Orgon et sa mère notamment. Nous commencerons donc la pièce sans cet acte de présentation mais par une mise en place de l’espace de jeu, le théâtre commence alors par l’installation de l’espace…

L’espace de ce Tartuffe ne sera pas signifiant, ni réaliste. Pas d’éléments de décor. Un espace vide ou presque, qui permet de tout voir et d’être toujours vu. La famille se dérobe, éclate, se met en scène.
L’espace du privé et du public n’est plus respecté…On communique sur tout… La soirée entre amis, la naissance du petit fils, les états d’âmes… Une information chasse l’autre…
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Si Marianne est une jeune femme d’aujourd’hui, elle s’épanche sur Facebook de la violence de la décision du père de la marier à ce monsieur Tartuffe.

Au sol des moquettes, signe de cet univers bourgeois, douillet où d’ordinaire on marche à pas feutrés…
La fille Marianne, se détache de ses parents… Elle invite son « mec » à la maison… Ils s’en donnent à coeur joie, écoutent de la musique, fument et boivent plus que de raison… Ils brûlent la vie comme de grands adolescents d’aujourd’hui.
Orgon a perdu le contrôle…
Dorine n’est pas la suivante, cela n’a guère de sens aujourd’hui… Mais la meilleure amie de Marianne, sa copine qui connaît toute la famille, qui passe du temps dans cette maison à tel point que le père, Orgon devant cette jeune présence agréable en arrive à être troublé. Enfin Elmire ne trouve guère son mari attrayant, sans nul doute tout est en train de partir à vau-l’eau… Sans doute font-ils comme beaucoup : illusion, mais c’est bien un abyme, une crise, une dépression qui frappe cette famille qui tente de sauver les apparences…

Orgon perdu, sans désirs pour sa femme, troublé par la fraîcheur, la beauté de Dorine, accablé par la vacuité de ce jeune prétendant à qui trop rapidement il a sans doute accepté de confier sa fille sombre dans une déprime voire une dépression…

Ailleurs mais pas si loin, Tartuffe est un jeune homme désoeuvré d’aujourd’hui, qui zone et galère sans doute, qui « bouffe » des images, zappe entre chaînes infos et the Voice … Pas d’espoir… pas d’emploi.
Une société qui ne lui raconte rien, une société qu’il subit malgré son intelligence. Et lui aussi il sombre dans cette vacuité.
Et puis il entend qu’on parle du mariage pour tous, de PMA, de GPA… Il suit les informations sur la Syrie… Il voit que la résistance laïque à la famille Assad s’est transformé peu à peu en résistance musulmane puis intégriste. Il comprend la montée des populismes… Il voit les ultra-orthodoxes juifs qui se lamentent, se prosternent sur le mur, s’enchaînent pour ne pas quitter leurs colonies illégales…
Il constate avec effroi ou sans que les politiques malgré les casseroles, les promesses non tenues, sont élus avec brio…De Balkany à Guéant, de Cahuzac à Morelle… Des agendas de Sarkozy au scooter de François Hollande. Tout déconne ! On attend le sauveur, le Messie…
Il ne croit en rien, un désabusé d’aujourd’hui… Et alors pourquoi pas faire comme eux… se faire passer pour un autre, faire illusion, mentir pour quelques âmes à sauver…Une conversion de circonstance n’est elle pas le moyen le plus rapide et le plus efficace pour sortir de cette misère ou de cette société d’héritiers où origines sociales et culturelles servent de passeport à la réussite.

Un(S) Tartuffe commence donc sur la rencontre entre un homme qui a besoin d’être sauvé, ORGON, et un homme qui a pris le costume du sauveur, TARTUFFE.

Les FEMMES, victimes

Dans Un(S) Tartuffe, les premières répliques que nous entendons de Molière c’est Orgon qui interpelle sa fille, Acte 2 scène 1… Et ce qui frappe dans cette scène c’est comment Orgon ne prend aucun gant pour annoncer à sa fille qu’elle doit se marier avec Tartuffe. D’ailleurs Marianne a le souffle coupé. C’est tellement énorme, violent que sa réponse est : EH ?.
Aussi nous choisissons de commencer ce Tartuffe par la négation du caractère LIBRE de la femme. La femme est immédiatement l’objet d’échange entre les Hommes Mâles.

Et cela continue … La scène Valère Marianne… Drôle en première intention, bien violente en fait… Même si Marianne est « maladroite » en demandant conseil à Valère, qui peut-être se sent humilié, celui ci répond à sa question par : « Je vous conseille, moi, de prendre cet époux »… puis plus tard dans la scène

« Mais j’espère aux bontés qu’une autre aura pour moi, et j’en sais de qui l’âme, à ma retraite ouverte, consentira sans honte à réparer ma perte. »

Point de lutte chez Valère, mais plutôt de l’orgueil de mâle blessé. Et une capacité à immédiatement reporter son désir ailleurs !

Et évidemment la relation Tartuffe Elmire nous conduit vers la violence sexuelle dont sont trop souvent victimes les femmes… Elmire est même prête à tout taire des violences de Tartuffe pour sauver Marianne de ce mariage… Elle vient d’être soumise aux excès de désir pour ne pas dire aux harcèlements de Tartuffe et à Damis témoin de la scène, le fils d’Orgon, elle dit : (acte 3 scène 4)

«  Une femme se rit de sottises pareilles, et jamais d’un mari n’en trouble les oreilles. »

Peu importe ce qui s’est passé, le mari doit ne pas savoir… Cela fait penser aux dénis, aux témoignages qui restent sans suite et à la peur des conséquences de cet acte… de Victime, la femme devient coupable… C’est d’ailleurs ce que dit Tartuffe :

«  Vous devez vous en prendre à vos charmants attraits. »

Jusqu’au dernier moment Orgon ne veut pas voir, ne pas entendre et Elmire doit aller jusqu’à presque se donner pour qu’enfin Orgon voit et entende vraiment la Tartufferie et l’ignominie de cet homme.

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